Coup dur pour le rap kreyol

Coup dur pour le rap kreyol

On peut difficilement imaginer ce que représente le groupe de rap kreyol Barikad Crew pour le peuple et la jeunesse Haïtienne. Un collectif engagé et enragé à la Wu-Tang, sanguin et revendicatif, brandissant haut les oripeaux du quartier de la rue Nicolas à Port-au-Prince. Traitant dans un album unique de thèmes chers à la jeunesse Haïtienne, trainant derrière eux des anecdotes sulfureuses, des rivalités de foulard, des clashs artistiques, bref, un gros groupe de rap né dans la pauvreté fière et jamais désespérée.

barrikad crew

Le 15 Juin dernier, le groupe revient d’un concert au Club Olympia en Plaine, au nord de la capitale. Ils sont en route pour une nouvelle session, dans les locaux de Radio Caraïbes, par la route de l’aéroport.

La BMW de tête, roulant à vive allure, sort de la route, percute un muret, éjecte un des chanteurs du BC 10 mètres plus loin.Elle vient ensuite s’écraser dans le fossé bordant la chaussée, près d’un pylone électrique.

Rien ne pourra sauver les trois membres du groupe encore dans la voiture et leur pote qui conduisait. Surtout pas les pompiers, qui n’arriveront que deux heures plus tard.

Trois chanteurs du BC, Jean Walker Sénatus (Papa Katafalk), Junior Badio (Dejavu), Johnny Emmanuel (Dade), le batteur et percussioniste Wilderson Magloire, et le conducteur Guichard Labranche périssent carbonisés dans l’accident.

A l’Haïtienne, la foule entière entoure les lieux de l’accident. Beaucoup sont en pleurs. Les photos et images de ce qui reste du véhicule font la une des journaux.

Le lendemain du drame, la petite amie de K-tafalk, Nathalie Bertrand (24 ans) se tire une balle dans la tête.

Le 19 Juin, jour de la fête de la musique, des milliers de Haïtiens se donnent rendez-vous au Kiosque Occide Jeanty à Port-au-Prince, pour pleurer les disparus. Des personnalités dont Wyclef Jean, protecteur emblématique du rap Haïtien, rendent hommage au groupe.

On peut ne pas accrocher au rap kreyol quand on ne l’est pas, ou quand on est bercé depuis des années aux prods léchées provenant des U.S ou de la métropole.
Je ne suis pas un grand connaisseur, mais au visionnage de cette video du BC, je me dis quand même qu’il y a des messages et des colères plus authentiques que d’autres. Je ne parlerai ni du deuil, ni des raisons réelles de l’accident,  ni de la peine, car là-dedans il n’y a pas de gradation, ni de vérité tout à fait immaculée.

Zemanta Pixie
Eia à Césaire, le blanc te salue.

Eia à Césaire, le blanc te salue.

Cahiers d’une Arrivée

Jeudi Dernier, arrivée à Fort de France, [tag]Martinique[/tag]. Aéroport [tag]Aimé Césaire[/tag].
On m’y annonce qu’Aimé [tag]Césaire[/tag] est mort.
Un homme que j’aimais, au sujet duquel j’avais déjà écrit sur ce blog, un « péyi » que j’admire, un week-end intense à envisager, un emploi du temps professionnel annulé pour deuil national. Mais le sentiment, dans cette tristesse ambiante, d’être chanceux de pouvoir être là pour ces jours-là.

Des fleurs de balisiers, symbole du Parti Progressiste Martiniquais que fonda Césaire, partout sur les routes, partout dans les mains, comme des flammes immobiles, des Martiniquais dignes mais attirés comme un aimant par la procession, la voiture, toucher la vitre, dire Adieu, et suivre, klaxonner, chanter, pleurer, réciter, se faire voir ou se cacher, jusqu’au stade Dillon/[tag]Aliker[/tag], où il fait déjà nuit, trois heures de retard, le cercueil se pose, et où l’on vient encore, où l’on ne fait que commencer de venir, le cercueil, toucher la vitre du cercueil.

A [tag]Fort-de-France[/tag] des panneaux en papiers immaculés ont été tirés pour que la rue puisse écrire sa douleur, mais le fond est moins spontané, moins naturel, les phrases se ressemblent, sont moins précises que les regards, on se rend compte que la connaissance de Césaire est disparate, qui de connaitre le chantre de la négritude, qui de louer le symbole, qui de louer l’éternel maire de Fort de France. Quelque soit le degré de connaissance au sujet de Césaire, la douleur semble être la même.

Lire Césaire quand on est blanc

Césaire m’a non seulement fait prendre conscience d’une douleur exprimée, de la part de responsabilité qui résonne en moi, de la part de bourreau mais aussi de victime, mais le terme d’universalité qu’on utilise à tout bout de champ en ce moment pour qualifier son oeuvre est tout à fait juste.

Non seulement l’[tag]Antillais[/tag] n’est pas un africain, puisque coule en lui du sang blanc, noir, caraïbe, mais une lecture de Césaire permet d’élargir cette négritude à tous les opprimés, colonisés, fléchis de la terre.
In extenso, pêle mêle accolés dans les actualités, se télescopaient dans les journaux télévisés des nègres tibétains, des nègres palestiniens, des nègres de toutes les couleurs.
Et si l’œuvre de Césaire est importante, c’est non pour avoir rétabli une vérité, car il n’est de vérité poétique, mais rétabli une fierté.

Dans ce que me disaient les martiniquais je retrouvais souvent ces termes : vertical, droit, fier.
« Un homme vertical ». Pas courbé, pas penché, droit, fier.
Et si identité il y a, c’est encore une identité faible, peu solide, à construire. Identité précaire d’un peuple partagé entre un passé douloureux, un présent assez bancal, et un avenir indéterminé.

Ce passage d’Edouard [tag]Glissant[/tag] dans « Le Discours Antillais » (folio essais, 1997) illustre à mon sens magnifiquement cet entre-deux :

« Aussi bien, si cet espace n’est pas l’espace ancestral, ce n’est pas non plus un espace possédé. La collectivité martiniquaise s’équilibrerait de savoir qu’entre l’idéal perdu du retour à l’Afrique et l’idéal de la promotion à la citoyenneté française, une réelle et dense dimension a été mise entre parenthèses au fil de l’histoire subie, et qui est la possession soufferte de la terre nouvelle.
La légitimité de cette possession collective n’est pas même esquissée. Il n’y a ni possession de la terre, ni complicité avec la terre, ni espoir en la terre. La prodigalité (ou l’apparente insouciance) dont semblaient faire preuve les Martiniquais relève de ce sentiment obscur d’être littéralement de passage sur leur terre. »

Verticaux / Horizontaux

Pendant ces obsèques nationales et verticales, à l’hôtel Carayou des Trois-Ilets (fort agréable et très bon service au demeurant), des métropolitains ayant payé pour le voyage sont en position horizontale, au soleil.

Manger seul au petit déjeuner vous permet d’observer en zoologue certains de ces touristes à la peau rouge et au débardeur échancré s’adresser au personnel Martiniquais comme s’il s’agissait de petits macaques obéissants. Ceux qui sont vraiment à coté de la plaque, ce sont eux. Ces quelques touristes métropolitains. On leur a dit qu’avec le personnel hôtelier des Antilles, fallait pas se laisser faire, faut être sec et cassant tout de suite, après ça passe. Vraiment. Ils feraient mieux d’un peu plus lire Césaire.

Le Génial Césaire

Le Génial Césaire


Aimé [tag]Césaire[/tag] m’impressionne toujours. Certains d’entre vous ne le connaissent pas, l’ayant juste aperçu serrer les paluches des politiciens lors de leurs voyages électoraux aux [tag]Antilles[/tag]. Ne sous-estimez pas ce vieillard sourdingue, c’est un poète majeur, un combattant, un écrivain entré en politique qui aura cristallisé par le biais de son concept de « [tag]négritude[/tag] » tout le malaise du peuple antillais.
François [tag]Fillon[/tag], notre premier ministre, est actuellement en vacances tournée aux Antilles, accompagné de quelques-uns de ses ministres.

De ce protocole coincé et peu chaleureux, je ne retiendrai pas Fillon qui a la bonne idée de parler de lui et de ses petits problèmes (« Il est difficile d’être le 1er adjoint »), mais les phrases prononcées par Césaire, qui sont toujours belles et justes.

« La [tag]Martinique[/tag] est pauvre, petite, angoissée, mais toujours espérante. C’est un modèle réduit du monde actuel.[…]Les petites choses sont embarrassantes, c’est vrai. Mais nous avons une certaine importance. […] Nous sommes le symbole de quelque chose, le symbole de la vieille France, de la vieille politique, de l’espérance et de l’avenir. »

Comprendre : ok en l’avenir, mais ce que nous sommes, nous le sommes aussi devenu grâce et à cause de la France.
Fillon aimerait faire passer le message, les Antillais doivent faire face à leurs responsabilités, la grande vague sarkozy doit aussi atteindre les rivages des [tag]Caraïbes[/tag].
Mais est-ce si simple. Est-il si facile aujourd’hui de professer aux Antilles Françaises les vertus de l’exportation et d’une certaine autonomie de production, après deux siècles de couveuse et d’assistanat infantilisant ? Le débat est trés complexe.

Et j’ai aimé Césaire, vieux chat malicieux, dire à la brochette de ministres devant lui :

Nous comptons sur vous. c’est grâce à vous que nous survivons.

Il n’est pas de son habitude d’être si complaisant avec ses interlocuteurs.
Il faut relire la phrase : notre territoire d’Outremer survit grâce à vous. Notre territoire d'[tag]Outremer[/tag] est en situation de survie, et vous êtes lié à nous.

Amusant face à face avec le premier ministre qui parlait lui-même il y a quelque temps d’un pays en situation de faillite.

Archive Video de la visite de Fillon en Martinique sur TF1 :
http://videos.tf1.fr/video/news/france/0,,3674746,00-francois-fillon-martinique-.html
Aimé Césaire sur wikipedia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Aim%C3%A9_C%C3%A9saire