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Twitter n’a décidément que deux maîtres : le scoop et le LOL. La soirée d’hier, durant laquelle nous avons appris le malaise, puis les morts de Michael Jackson, a vu traverser le meilleur et le pire de ce que Twitter peut donner.
J’en suis sorti comme après une montagne russe, à la fois excité et la gerbe aux lèvres.
Oui, en l’espace de quelques heures je fus fier puis un peu honteux d’en être. Fier d’annoncer l’air un peu blasé autour de moi, des années lumières avant que la TV n’en parle, le malaise du chanteur et son hospitalisation. C’est l’effet scoop.
Un peu plus honteux quand, avant même que le chanteur n’expirât, les pires jokes à son sujet tombèrent.
Cela me rappelle cette phrase du comique américain Louis CK, que j’adore :

“On peut évaluer la probité d’un homme au délai qu’il lui a fallu pour se remettre à la masturbation suite au 11 Septembre. Moi, je me suis branlé avant que la 2e tour ne tombe”.

Ca a été un peu ça hier soir. Twitter n’a même pas attendu que le corps ne refroidisse pour lui peinturlurer un visage de clown.
En soi, les vannes une par une ne me dérangeaient pas, elles étaient toutes assez inégales. Ce qui me surprenait le plus était la généralité de ces vannes. J’ai plus de 2000 followers, et les 3/4 de ma timeline était constituée de vannes. Et ça durait, et ça durait.
On est habitué à ces jokes grinçantes de la salle de repos au boulot, le lendemain d’une mort célèbre, on revient à son poste de travail un sourire en coin, en se demandant à qui on va la ressortir. Mais ce moment précis de salle à café, un peu honteux et à voix  basse, un peu “hinhin”, il est devenu sur twitter un sitting d’une dizaine d’heures, ou chacun , à la manière d’un A.A racontant son addiction, doit y aller de la sienne sur Michael Jackson.

En grand Loleur de twitter, j’ai d’abord été très bon public. Puis d’un coup je me suis demandé : “est-ce que je gâche pas ce moment ? La mort de Michael Jackson, merde  ?”

Ca n’est tellement plus de ce siècle de s’émouvoir, de pleurer ou d’être en deuil pour une star.
Si Diana était décédée pendant le règne de twitter, combien de temps aurait-il fallu attendre pour que l’on nous twitpique une photo de la mercedes enroulée autour du pilier de l’alma, décorée d’un gigantesque FAIL en caps blanches ? Trois minutes. Et encore, je suis sympa.

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Et si pour une fois M. Emery avait raison ? Vanner les morts, c’est montrer qu’on n’a pas peur de la mort. Vanner une idole, sans faire une psychologie de bas étage, c’est montrer qu’on n’a plus peur des fessées. J’étais notamment surpris du silence relatif des loleurs habituels, et du zele inhabituel de certains twitteurs pas habitués à de si flagrantes lourderies. Visiblement, n’est pas comique qui veut.

Et si finalement cette danse de Saint-Gui, cette foire endiablée au calembour, lourde et redondante jusqu’au malaise, n’avait pas été, à ce moment là, la grosse expression d’une angoisse et surtout d’une douleur collective ?

Ce qui ne m’avait pas choqué, et auquel j’avais abondamment collaboré pour l’affaire Carradine par exemple, voire même la catastrophe d’AF, a pris ce soir là une tournure trop systématique, protocolaire. C’est devenu un concours obligé et assez ridicule – l’urgence a été de s’exprimer.
Et quand on n’a pas de scoop, il faut produire du LOL. Tout ce qui sort de ces deux productions devient inutile et redondant sur twitter. Ce n’est définitivement pas un endroit pour pleurer.

Vous pourriez me renvoyer l’Iran en contre-exemple, en expliquant que les manifestations ont mobilisé la communauté twitterienne avec passion et générosité dans son ensemble.
Enlevez à la crise Iranienne son leader emblématique, la dimension bruckenheimerienne de cette révolte urbaine, ce petit picotement de se croire être Jean Moulin pour avoir RT 3 messages de résistance, l’esthétique guévarienne d’une Neda morte sous les balles, et vous auriez eu autant de mobilisation que pour le Darfour, c’est à dire presque rien.

Twitter n’est définitivement pas un endroit pour pleurer, et il faut le prendre comme tel.
Dans la classification darwinienne des réseaux sociaux, on vient pour la première fois de lui découvrir quelques gènes commun avec 4chan. Cette résistance aveugle et presque revendicative à toute compassion, pour la beauté du LOL.

Ce lol m’aura gaché les quelques minutes de recueillement que j’aurais pu avoir, dans une autre dimension, en apprenant la mort de Michael Jackson. Ne serait-ce que pour le gamin que j’étais, qui étais fou du chanteur. Moi ça a été plutôt la génération “Bad”, dont je connaissais chaque chanson par coeur. Je chantais “I just can’t stop loving you” debout sur mon lit, en duo avec ma fiancée imaginaire. J’étais amoureux de la Liberian Girl.

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Les maquillages de “Thriller”, mais aussi les morphings de “Black and White” ont été pour moi les premiers chocs technologiques de ma vie de petit garçon. Dans un imaginaire un peu confus, Michael Jackson c’était  les USA, E.T, Disneyland, et la NBA à la fois. Un grand rêve américain.
Je n’aurai sûrement pas accepté un tel cynisme de ma part si je m’étais vu. Je me demande pardon, ainsi qu’à Michael. Ce post m’aura servi de rachat maladroit.

P.S de la floppée d’articles pondus sur MJ, je vous conseille le papier des inrocks, celui de slate, et la version lol mais correck’ de mon comparse @alexhervaud.Lire également le post de Damien Douani sur ReadWriteWeb dans lequel il décrit la circulation de l’info à travers les différents types de medias : “cette nuit fut la plus expérimentale et la plus passionnante de mes dernières années numériques”.

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