photo (cc) Chaval Brasil

Manger des buns
C’était à Bahrein, pour le boulot. L’équipe en place avec laquelle je travaillais était constituée d’égyptiens, travaillant pour la plupart au siège social de la société partenaire à la mienne, par-delà le pont King Fahd, en Arabie Saoudite. Un endroit où les femmes n’ont pas le droit de conduire une voiture.

J’y ai repris une bonne partie des kilos que j’avais réussi à perdre ces dernières semaines grâce à des séances effrénées de RPM, une activité consistant à vous faire atteindre une crise cardiaque sur un vélo en 45 minutes, vous défibriller, puis vous donner rendez-vous la semaine prochaine. Le tout sur des morceaux aussi distingués que ça.
Dès la première réunion du matin, des tonnes de bouffe servies sur la table, amenées avec enthousiasme et prières de se servir par les femmes du bureau. Patisseries arabes, trucs à la pistache, MINIPIZZAS, le tout arrosé par des hectolitres de café bahrani qui est en fait du thé, mais il faut faire semblant de croire que c’est du café – je sais me plier aux coutumes.

Sur cette photo on aperçoit très bien les MINIPIZZAS. Il y avait aussi des sortes de buns fourrés à la farce. Et un café à la turque, qui me fit finalement opter pour le “café” bahreini jusqu’à la fin du séjour.

Le dialogue se déroulait en anglais. Enfin pas en anglais de Shakespeare, plutôt de cet anglais d’aéroport, que j’aime débiter de mon accent français, l’anglais du mec qui a un peu l’habitude de voyager et qui n’a pour but que de se faire comprendre, ayant abandonné les accents “one again” (appelé aussi “one again a four”)  des premiers voyages, qui dans le meilleur des cas n’est pas compris par le local, et dans le pire des cas est un mauvais accent. Non, l’anglais que j’utilise maintenant, c’est un anglais de notice de carte mère. Ou l’anglais “Yasser Arafat”, qui aura marqué le XXe siècle en parlant l’anglais avec l’accent le plus compréhensible de la planète. Aussi vous n’aurez pas besoin de traductions, même si vous n’en êtes qu’à l’épisode S01e03 de Dora l’exploratrice.

HM – It’s incredible, all what you eat ! I’m just out from breakfast, I gonna be fat !
CLIENT – Ahah ! Don’t tell me about it. It’s a nightmare. In Saoudi Arabia, all day long, the ladies working at the office bring us all their food from home.
HM – Oh… They are able to work AND to cook once they get home ?

Regards intrigués de l’assistance.
CLIENT – Well yes. They do cook for their family, you know. Does your wife cook well ?

La question qu’il ne fallait pas vraiment poser.
HM – Ahah. Well, the question should be : does my wife cook ? ahah. No in fact, she’s not a reaaaaly good cooker, to be honest. She works.
CLIENT – Women do work too here. And they also cook for their family. She doesn’t cook ?
HM – Well yes, but not everytime you know. Mentalities are also different, in Europe. It’s machist if i ask my wife to cook.

Les Egyptiens se marrent. Un des gars me dit :
– In Egypt, if your soon-to-be wife, your fiancée you know, doesn’t know how to cook before your marriage, she has to spend one month to your mother’s home to learn all her recipes. Because your mother know which food you like.
– Oh. That’s brilliant.
– Yes ! Because the food of your mother is your favorite ! so when you are married, your new wife can cook all your favorite food.

L’anecdote m’avait un peu déprimé. Il insiste :

CLIENT : A woman has to cook, it’s not insulting. The husband shares another tasks in the house.

Je tenais là ma revanche.

HM – AH ! you mean that for example if a lightbulb or the washing machine is out of order, the husband has to repair it ?
CLIENT – Well – of course the husband must do it.
HM – AHAH ! Well in France, you see, mentalities are different. My wife doesn’t want to cook, but i’m not forced to change or fix this fucking lightbulb ! ahah !
CLIENT – So, you don’t eat good food, and all the lightbulbs in your house are broken ?
HM – YES ! Freedom for all !

Hilarité générale. Certains riaient jaune, d’autres de bon coeur, moi je pleurais un peu en riant, étouffant ma gène à coups de buns farcis.

Ramener du poisson

Oui, à la maison, ma femme et moi sommes pour l’égalité des sexes : elle ne cuisine rien, et je ne répare rien en échange. Certains couples pourraient jouer la malice en cuisinant tous les deux et en réparant tous les deux, mais c’est un peu rétrograde comme mentalité.

Pourtant méridional, j’ai été guéri du machisme par la vie, et par le fait que la femme que j’aime ne conçoit pas cette notion. Car aussi macho qu’un homme puisse être, il faut être deux pour le pratiquer. Ou alors plusieurs millions, dans un pays ou le machisme est profondément ancré dans la culture et la religion.

Maintenant, l’homme et la femme travaillent. Ils sont deux à ramener la viande à la caverne. L’homme n’a plus à partir chasser ou pêcher pour faire vivre sa famille. Il doit juste ramener un salaire. Et comme le salaire seul n’est pas suffisant, homme et femme travaillent. Les barrières se sont estompées.
J’aurais peut-être aimé vivre en Provence il y a 500 ans. J’aurais été pêcheur, comme mon grand-père, j’aurais ramené du poisson à ma femme. Et à ma mère, à mes soeurs. Tiens, prend ce poulpe, il est énorme, tu le prépareras à ton mari.
Maintenant le choix du poulpe se fait chez Picard, il ne se fait jamais d’ailleurs, car on ne saurait pas comment le cuisiner. C’est pas un truc que tu prépares en balançant le bloc de poulpe congelé dans une poele avec une noisette de beurre. On a essayé le micro-ondes une fois, mais le poulpe était raide et ne rentrait pas dans le compartiment du four.
J’aurais pu certes scier le poulpe congelé pour le faire rentrer dans le four, mais je n’ai pas de scie, puisque je ne bricole pas.

La seule dernière trace de la suprématie de l’homme dans cette maison s’est effacée il y a quelques mois. C’était la suprématie technologique.
Elle s’est estompée au fil des ans en fait. D’abord, l’apparition du wi-fi. L’abolition des cables – une très mauvais chose pour l’homme, car j’étais le Maître des Cables dans cette maison. Puis, la démocratie des engins plug n play qui marchent, sans installation de drivers. Finie la période où l’on venait me supplier, avec une révérence fortement appuyée, de trouver dans mes grimoires le driver introuvable d’imprimante qui allait permettre l’impression d’un plan mappy.

Le coup de grâce a été pour le téléchargement de séries. Et l’apparition de sites permettant de mater en streaming des séries DEJA sous-titrées. Le début de la fin. Mes parents et ma femmes ont découvert ça en même temps il y a deux mois. En un clin d’oeil, imperceptiblement, je devenais officiellement inutile pour ma famille.

Car les téléchargements de séries, c’était MA spécialité. Et je pensais régner sur le business dans la famille pendant encore de nombreuses années. Car une fois passé le download en torrent ou autres procédés un peu foutraques pour le profane, il y avait le labyrinthe délicieusement tordu des sous titres. Trouver le bon srt, celui de la bonne release d’épisode, le checker, le foutre dans le même répertoire que la video, VOIRE MEME, pour les besoins urgents, en cas de décalage de sous titres, resynchroniser avec patience et fausse facilité les sous titres avec la video. J’étais le Tony Montana des sous titres. J’étais l’enfant prodigue de toute la famille.

Maintenant fini. Tu tapes le nom de la série comme sur google, tu la trouves, tu cliques sur play. On ne m’appelle plus. On n’a plus besoin de moi. Pire encore, un vrai danger pour tous les couples : ma femme s’est mis à regarder des séries que je ne regardais pas. En plus de l’humiliation de n’être plus prescripteur, voilà un nouveau problème, que seuls les couples geeks connaissaient alors : la bataille pour la bande passante.
Maintenant, je suis parfois obligé d’attendre que les Tudor soient fini de streamer pour lancer tranquillement Caprica, dans la solitude d’une pièce sans ampoule, en mâchonnant un tentacule de poulpe congelé.

Le seule avantage technique qui me reste, cependant, c’est de posséder un blog. Et de pouvoir y verser toute ma mauvaise foi, occultant avec une technique toute stalinienne que ma chère et tendre, en plus d’être une femme formidable, s’occupe intégralement de toute une maison, de sa lingée, de sa propreté, et de marmots dont j’ai luxe de ne m’occuper que lorsque la mission est LOL ou reposante. J’aurais pu ne pas le dire, mais je suis pour la paix des couples.

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