Lantier traversa la cellule de campagne, contourna les gens, les desks, enjamba les caisses de tracts avec sa fluidité fauve de danseur, touchant l’épaule de chacune des femmes désignées, un mot à l’oreille, discrétion. Certaines prirent leur calepin – « pas besoin » disait-il soucieux. Il termina son petit manège dans le brouhaha des sonneries et des conversations. Elles étaient 7 en tout.

Il y avait Maya et Carine de la presse, Marion bien sûr, deux nanas des roadshow, l’anglaise Katie et sa copine Claire, et la garde rapprochée, les AA – Alix et Anne.

Arrivées à la porte du bureau de Durutti, elles se regardèrent intriguées – ce n’était pas un team de réunion normale. Il manquait Thomas, il manquait Cohen, c’était du n’importe quoi.

Elles entrèrent toutes, Durutti était en bout de table, se mordant un pouce, il les invita à s’asseoir. Lantier ferma la marche et vint s’asseoir aux cotés de Durutti.

Maya de la presse s’autorisa à demander un truc au sujet du plateau de Jeudi au JT de France 2, il faudrait anticiper quelques questions au sujet de. Durutti la coupa avec un sourire fatigué.

–       Attendez, Maya, attendez. Je vous ai réunies pour vous dire quelque chose, à toutes.

Lantier regardait ses mains.

Durutti se lança.

–       J’ai très mal dormi ce week-end. Vendredi soir, je zappais sur les chaines d’infos. Il parlaient des sondages. Des bons sondages. Je suis favori, ok. C’est pas ça qui m’empêche de dormir. Gouverner, l’idée de gouverner, ça ne m’a jamais donné d’insomnies. J’aurais même pu dormir comme un bébé après de tels chiffres. Il reste encore 4 mois mais bon. Il vaut mieux être premier que dernier, hein ? Non c’est pas ça. Je n’ai pas dormi de tout le week-end à cause de ces affaires. TKS qui  saute sur la bonne d’hôtel…puis Terron attrapé à sucer des pieds…  les vacances à partouzes de l’autre qui ressortent… Y’a une atmosphère de dingue. C’est la traque.

Durutti s’épongea le front.

–       Ecoutez, j’en ai parlé à Lantier, il ne comprend pas mon point de vue. Mais moi je me connais, je sais m’écouter. J’ai cogité tout le week-end, j’ai pensé à vous. J’ai pensé à la campagne, à tout ce qui restait à faire ensemble. Ce climat de paranoïa, de traque totale, et je me suis dit…

Il se mordit les lèvres.

–       Je me suis dit que si d’une manière ou d’une autre…Il venait à être révélé…ce que je suis…Ce serait une catastrophe, non seulement pour moi, ma famille, ma femme, ça c’est rien j’ai envie de dire, mais pour tout le parti. On s’en relèverait pas.

Des filles froncèrent les sourcils.

– Comment ça ce que vous êtes ?

– Ne m’interromps pas, s’il te plait, Alix. Si…l’opinion. Si l’opinion découvre ce que je suis dans ma tête (il se tapota la tête de son poing) …c’est tout le parti qui saute.

Lantier soupira et regarda les néons du plafond. Maya brisa ce court silence :

–       Monsieur Durutti…Paul…Que voulez-vous dire, nous ne comprenons pas…

–       Soit je me retire de la campagne. Soit vous acceptez de quitter mon équipe. Je ne veux pas vous virer. Vous partez de vous-même.

La tablée s’agita.

–       Pardon ?? Mais pour quelles raisons ? Qu’avons-nous fait ?

–       Vous n’avez rien fait. C’est ma faute. Je veux le préciser. C’est ma faute. Je suis pas normal dans ma tête.

–       C’est le surmenage Paul, tu fais n’importe quoi, là.

–       Ta gueule Lantier. Laisse-moi faire.

–       Monsieur Durutti, que voulez-vous dire, par pas normal dans votre tête ? Pourquoi devons-nous partir nous sept ?

Durutti hésita.

–       Il faut que vous partiez – ou que je me retire…parce que….

–       Parce qu’il a une furieuse envie de vous sauter, trancha Lantier.

–       Voilà, soupira Durutti. C’est excessivement raccourci, mais c’est ça.

Silence dans la pièce. L’anglaise pouffe de rire.

–       Qu’est-ce que c’est…que cette…histoire.

–       Terron s’est fait chopper pour sucer un tout petit pied. Il nous reste quatre mois de campagne. Et dans ma tête…Enfin. J’ai des fantasmes vous concernant. Chacune d’entre vous à quelque chose…qui me fait fantasmer.

–       Il ne vous a pas embauché pour ça ! Précisa Lantier.

–       Non, non, vous êtes toutes brillantes, je vous ai embauchées pour vos compétences. C’est après embauche, que mon imagination travaille…Je vis avec, ça va. Mais il nous reste quatre mois de campagne. Ensuite le premier tour, le second. Tous ces meetings, ces heures passées ensemble, jusqu’au lever du jour. Ces réunions de travail, ces moments forts vécus ensemble. J’ai une peur terrible que lors d’un de ces moments de faiblesse, de légèreté, d’épuisement…Je sais pas, ça ne m’est jamais arrivé, mais un seul geste déplacé…Et c’est la mort.

Alix, la plus fidèle des fidèles, prit la parole.

–       Ecoute, Paul. Je crois que tu es très fatigué. Tu as passé deux nuits blanches, et ça se voit.

Elle se tourna vers l’assistance

–       Je veux que vous restiez discrètes sur cette réunion. Paul est victime de surmenage. La campagne touchera bientôt à sa fin.

–       Je suis pas surmené Alix, je suis très sérieux. Je ne peux pas concilier ma présence et la vôtre.

–       Paul, ça fait deux ans que nous travaillons ensemble sur cette campagne, nous avons passé des heures de travail ensemble, et tu n’as jamais eu ne serait-ce qu’un soupçon de geste déplacé à mon égard. Qu’est-ce que  tu racontes.

Paul fit rouler sa chaise vers elle.

–       Mais combien de fois j’ai du me mordre les lèvres pour ne pas faire ces gestes. C’en est épuisant Alix. Dans le TGV, le mois dernier, de retour de Bruxelles. La lumière rasante, qui transperçait les fenêtres, tu te refaisais le chignon. Tes bras relevés au-dessus de ce chemisier blanc, ton cou fin, tes mains agiles manipulant le chignon, plantant sa baguette dans les cheveux. Je m’imaginais poser mon livre, me pencher au dessus de la tablette et plonger dans ton cou, sentir ton parfum à pleine bouffées. Gouter ta peau, rentrer dans ce chemisier.

On aurait pu entendre une mouche voler. Alix, bouche ouverte, cherchait dans le regard de Lantier un signe quelconque. Lantier secoua la tête.

–       Il a fondu un boulon Alix. Je ne sais pas quoi faire. Il est au bout du rouleau je pense. Les sondages, ou le surmenage, je sais pas. Mais il est grillé. Il m’a réveillé à 5h30 ce matin pour me raconter en long en large tous ses fantasmes.

–       Je te signale que je suis là, Lantier.

–       Je m’en fous, tu es malade, Paul ! On ne fout pas une campagne en l’air pour trois pensées cochonnes !

Carine de la presse prit la parole

–       Et puis Monsieur Durutti, excusez-moi, mais d’un point de vue de l’égalité des sexes, je suis un petit peu féministe, comme tout le monde ici je pense (j’espère !), mais je suis un tout petit peu choquée par vos propos. Parce que nous nous habillons en femme – excusez du peu – et parce que vous, monsieur, ne pouvez pas refréner vos ardeurs, nous devrions quitter la campagne ? C’est un scandale encore plus gros que celui de sauter une bonne, je pense.

–       Non, non, insista d’une voix fatiguée Durutti. Je ne vous demande pas de partir. Vous le faites que si vous le sentez…Si vous ne le faites pas, je me retire de la campagne.

–       Donc dans les deux cas cette aventure est finie pour nous !!

–       Oui. Je suis désolé. Je suis un monstre, c’est en moi , je n’y peux rien !

Claire prit la parole

–       Bon, Monsieur Durutti. Admettons, ok. Vous désirez les femmes de votre cellule de campagne.

–       Pas toutes ! s’indigna mollement Durutti. Vous sept, seulement ! La Jacky, Panchard, tout ça, elles me font ni chaud ni froid.

–       OK, donc nous 7. Mais bon, nous désirer c’est une chose, je suis flattée, mais vous n’êtes pas une bête. Et nous ne sommes pas des blancs de poulets. On ne se laisserait pas faire. Vous pouvez vous réfréner tout de même ?

–       Je n’en sais rien. Je ne vous sauterai jamais dessus, bien sûr, je ne suis pas violent. Mais un exemple, vous Claire.

–       Oui.

–       Nous revenons d’un meeting.

–       Oui

–       Vous vous assoupissez à mes côtés dans la voiture. Cela arrive. Cela peut arriver.

–       Oui.

–       Admettons, je suis très fatigué. Très très. Déprimé. Votre chemisier est un peu ouvert.

–       Oui.

–       Je risque de regarder vos seins dans ce cas.

Claire fit une moue et parcourut du regard ses collègues.

–       Si ça n’est que ça, ça me va. Si vous ne me les touchez pas. Vous êtes humain.

–       Donc si je les regarde, ça va ?

Rires dans l’assemblée.

–       C’est très gênant. Mais je ne sais pas moi ! Si je suis endormie, que vous êtes très fatigué et que dans un moment d’égarement vous regardez mes seins, ok, ça passe !

Durutti parcourut du regard l’assemblée.

–       Vous êtes du même avis ?

Les filles dirent à peu près oui.

Sauf Maya, qui se leva.

–       Ce que je suis en train de vivre est absolument dé-li-rant. Je n’ai jamais vu une telle situation de machisme, nous sommes condamnées à collaborer pour sauver cette campagne, nous sommes condamnées à écouter les délires sexuels de M. Durutti sans une remise en cause de sa part ??

–       Mais je me remet en cause Maya. C’est dans ma tête, je n’y peux rien. Je sais que c’est dégradant pour vous, pour moi, pour les femmes, je suis une sorte de monstre, mais c’est présent tout le temps dans ma tête – vous Maya, cette bouche me rend dingue, voilà, c’est dit, je m’en veux, RAAAH !

Durutti enfonça son visage dans ses mains. En sanglotant.

Alix fit signe à Maya de se rassoir. Elle reprit la parole :

–       Bon. Voilà ce que je propose. C’est une solution censée, pour le bien de tout le monde. De nous, de la campagne, de Paul Durutti ici présent. Paul subit une sorte de « crise » passagère, n’en faisons pas un prédateur sexuel ou un machiste pour autant. Je pense que nous pouvons toutes affirmer qu’il a toujours été à notre égard d’un respect, d’une attention et d’un professionnalisme exemplaire.

L’assemblée acquiesça fortement. Alix continua.

–       Je propose, MêME si nous n’en sommes nullement « objectivement » forcées, que nous fassions une sorte d ‘ « effort » vestimentaire afin de réveiller le moins possible les « ardeurs » de Paul, le temps que ça se calme.

–       C’est machiste, antiféministe au possible.

–       Je sais, je suis un monstre, sanglota Durutti.

–       Qui vote pour ?

Toutes les femmes levèrent la main. Maya hésitait.

–       Maya. Nous parlons de Paul. Le Paul pour qui tu travailles, en qui tu crois. C’est un membre de notre famille. Il est malade, il faut l’aider.

Maya finit par lever le bras.

–       Très bien, conclut Alix, satisfaite. Dès demain, ce sera pantalon et col roulé pour tout le monde. Je suppose que Lantier va nous débloquer au moins un budget pour qu’en plus du déshonneur nous n’ayons pas à acheter nous-mêmes des uniformes de substitution.

–       Wow, wow, wow, dit Durutti en levant un bras.

–       Quoi ? demanda Alix

–       Pantalon et Col Roulé tu as dit ? Qui t’a dit que cela ne m’attirait pas ? Vous m’attirez toutes pour des raisons différentes ! Si par exemple l’anglaise met un col roulé, avec les nénés qu’elle a, je peux fondre un boulon !

Alix s’écroula sur son bureau.

–       Que veux-tu faire, Paul ?

Lantier prit la parole.

–       Je suggère que pour chacune d’entre vous Paul nous dise ce qui l’attire.

Soupirs dans la salle.

–       J’hésite, avoua Durutti. Quand même, c’est gênant.

–       Je pense qu’on a passé le cap du gênant, fit Alix. Donc moi c’est quoi ? le cou, les seins ?

Durutti marmonna.

–       Et les chignons. Pas de combo genre chemisier chignon sévère.

–       OK, nota Alix. Cheveux relâchés – je déteste ça mais c’est pas grave, col roulé.

–       Et surtout pas de baguette chinoise dans les cheveux.

–       C’est noté, dit Alix. Ensuite, Maya.

–       Alors Maya, dit Durutti en l’observant, c’est les jambes.

–       Donc pantalon.

Maya soupira.

–       Ouais mais plus pas que le genoux ça va aussi. C’est ce qu’elle porte là, qui m’attire un peu. Elle a de jolies jambes.

–       Ensuite. Carine ?

–       J’adore ses mains, jolis ongles. Décolleté. Lobes d’oreilles.

–       Marion ?

–       Décolleté, et elle a toujours un truc dans la bouche.

Marion rougit.

–       L’anglaise ?

–       Gros lolos. Faudrait porter une djellaba, ou un truc très ample, c’est vraiment impossible autrement.

–       Claire ?

–       Claire les chaussures. Elle a de très beaux pieds, j’ai peur de faire comme Terron. Pas de sandales.

Claire hoqueta.

–       Pas de sandales nota Alix.

–       ET SURTOUT PAS LES SPARTIATES. J’adore les spartiates.

–       Ok.

–       Enfin, Anne ?

–       Bras nus, corsage, lobes d’oreille, pieds nus/sandales.

Anne gloussa.

–       Ben dites-donc, je suis vernie.

–       Vous êtes une très belle femme, Anne, acquiesça Durutti.

Le silence se refit dans la salle.

–       Je ne sais pas si tout cela sera utile, marmonna Durutti.

–       Il faudra bien. On fait un effort considérable, trancha Alix.

–       Oui mais…

Durutti se leva.

–       Quand j’écoute mon désir, il y a aussi beaucoup cette soif de conquête. De vouloir fouler un sol vierge, inexploré – en l’occurrence, voir votre corps nu pour la première fois, voyez. C’est toujours cette question « à quoi ressemble-t-elle nue ? » qui peut tarauder l’esprit d’un homme, sans forcément de désir derrière tout cela, ce qui serait une hypothèse rassurante en soi en fin de compte !

Lantier fronça les sourcils et secoua la tête.

-Peut-être…continua Durutti…

Alix recula dans son siège.

– Peut-être que nous pouvons régler cela ICI et MAINTENANT dans cette pièce plutôt que de procéder à ces camouflages débiles. Je ne force personne, hein. Mais si CHACUNE D’ENTRE VOUS SE FOUTAIT A POIL LA MAINTENANT TOUTES CÔTE A CÔTE, PEUT-ETRE CA ME GUERIRAIT.

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